Histoires d'ici et d'ailleurs

Croyance(s)

Dis : « Je cherche protection auprès du Seigneur des hommes. Le souverain des hommes,
Dieu des hommes,
Contre le mal du mauvais conseiller, furtif,
Qui souffle la haine dans les poitrines des Hommes;
Qu’il [le conseiller] soit un djinn ou un être humain. »

Le Coran, sourate An-nãs (les Hommes)
 
La nuit de Jawad fut mouvementée. À deux reprises, il se réveilla en sursaut, le corps en sueur. Chaque fois, les yeux écarquillés, à demi- conscient, surpris de se retrouver assis à même le sol, au pied de son lit, il éprouva les plus grandes difficultés à recouvrir le sommeil.
Depuis l’âge de sept ans, Jawad souffre de somnambulisme. Ses parents, L’ha’j et L’ha’ja – il se plait à les appeler de cette manière depuis leur premier pèlerinage à La Mecque, il y a dix ans – l’ont emmené consulter différents médecins, d’éminents spécialistes des maladies du sommeil. Les crises se sont espacées mais sans pour autant complètement disparaître.
Lors des vacances d’été passées au Maroc, convaincue que Iblis était à l’origine du mal qui le touchait, sa mère le forçait à se rendre chez des fq’ha[1] pour subir des séances d’exorcisme. Aujourd’hui encore, Jawad se remémore, avec précision, sa dernière visite chez un de ces guérisseurs. C’était il y a cinq ans ; il venait de fêter ses dix-huit ans. 
Comme pour les consultations précédentes, sa mère avait dû insister longtemps et lourdement, user de nombreuses ruses pour qu’il acceptât de se rendre chez le guérisseur. Elle voulut, dans un premier temps, l’amadouer, le ramener à la raison, disait-elle. En vain. Elle tenta alors de le convaincre du bien-fondé de sa démarche.
« C’est dans ton intérêt, mon fils ! », lui répétait-elle sans relâche. 
Elle essaya également de le persuader qu’il s’agissait là de l’unique moyen pour lui de guérir, de se débarrasser de ce mal qui le rongeait et l’empêchait d’avoir une vie normale. Mais cette fois-ci, Jawad demeurait imperméable à tous les arguments avancés par sa mère. Il ne voulait plus lui céder, pas une nouvelle fois.
Contrariée mais nullement résignée, Saadiya –  le véritable prénom de L’ha’ja – changea de tactique et adopta la stratégie de la bouderie. Elle se mura dans le silence, plongeant la maison dans une ambiance électrique. Elle décida de ne plus adresser la parole à son fils et, par la même occasion, à son époux coupable à ses yeux de complicité. Celui-ci avait beau clamer son innocence, Saadiya restait distante et silencieuse.
Connaissant les caractères de son épouse et son fils, aussi têtus l’un que l’autre, L’ha’j savait, par expérience, que la situation pouvait s’éterniser. Sans grande conviction, il tenta de réconcilier les deux protagonistes de cette crise familiale. 
« Saadiya, maudis le diable. Sois raisonnable. Ton fils ne veut pas aller voir un fqih ; tu ne vas pas l’obliger !? Comme même, ce n’est plus un ber’houch, un gamin. Il est majeur maintenant. Et puis est-ce une raison pour que tu décides de ne plus parler à personne ?
_ Ah, je le savais ! Je savais que vous étiez de mèche tous les deux. L’ha’j, ce n’est pas bien ce que tu fais. Toi qui est un musulman qui a eu la chance d’accomplir le pèlerinage, tu n’es pas sans savoir que les enfants doivent, toute leur vie durant, une obéissance complète à leurs parents et plus particulièrement à leur mère. Le Prophète, que la paix et le salut soient sur son âme, ne nous a-t-il pas éclairés en affirmant : Le Paradis se situe sous les pieds des mères. 
_ Dine wa douniya, Saadiya! Autrement dit : œuvre ici-bas pour ta place dans l’au-delà mais n’oublie pas de prendre du plaisir sur terre. Comment peut-on prendre du plaisir si l’on ne se sent pas libre ? Et comment se sentir vivre si on n'est pas libre ? Saadiya, laisse Jawad tranquille. Arrête de vouloir régenter sa vie ; laisse-le vivre. Tout adulte a le droit de gérer sa vie comme bon lui semble ; et Jawad n’est plus un enfant. »
Saadiya ne répondit pas. Elle s’était souvenue s’être jurée de ne rompre le silence que lorsque son fils eût accepté de se rendre chez un fqih.

[1] Fq’ha, pluriel de fqih, hommes de religion capables, selon la tradition musulmane, de protéger du mauvais œil et pour certains dotés de pouvoirs magiques.

***

Jawad aimait passer ses vacances d’été au Maroc, le pays de naissance de ses parents. Ses séjours au "bled des darrons", comme il disait, étaient des moments faits de plaisirs et d’amusements. Il se rendait à la plage tous les jours, ne se lassant jamais des séances de bronzage, goûtant aux plaisirs du farniente et de la détente. Parfois, entre deux baignades, il participait à un match de football. Les soirées, toujours animées, étaient consacrées aux virées entre copains et cousins. Quand des copines et des cousines prêtes à faire la fête se joignaient à eux, la soirée restait dans les mémoires, du moins jusqu’au prochain soir. 

Lorsqu’il ne devait pas conduire en voiture son épouse chez un membre de la famille ou l’accompagner au marché, L’ha’j aimait se balader dans les ruelles de Casablanca. Il veillait à inclure dans l’itinéraire de ses promenades quotidiennes, un arrêt à une terrasse de café, un moment de détente qu’il s’était octroyé que très rarement par le passé et dont il était devenu friand depuis peu.

En France ou au Maroc, le quotidien de Saadiya était identique, immuable, rythmé par les tâches ménagères et ses cinq prières journalières. Qu’elle se trouvât dans leur pavillon en région lyonnaise ou dans leur maison à Casablanca, Saadiya se rendait tous les jeudis après-midi au hammam. Elle se devait d’être propre pour Yaoum Al Joumouh’a, le vendredi, le jour du rassemblement, jour de la prière publique et collective à la mosquée.
Aussi bien, c’est au hammam que Saadiya apprit par les femmes du voisinage qu’un nouveau fqih officiait en ville. Deux voisines particulièrement bien informées rapportèrent que l’homme était un descendant de l’illustre Moulay Abdesslam, Saint parmi les Saints, que d’aucuns affirmaient qu’il était lui-même le dix-septième arrière-petit-fils du Prophète. Fatouma, tiyaba de son état – employée du hammam chargée de la toilette des clientes qui le désiraient – jura que ce fqih était infaillible et doué de pouvoirs surnaturels qui lui permettaient de guérir et purifier tous ceux qui lui rendaient visite dans sa demeure. Fatouma était convaincue que l’homme communiquait avec Iblis en personne.  
L’irruption de ce nouveau fqih changea la donne. Saadiya ne tenait plus en place. Il lui fallait agir rapidement car le mois d’août tirait à sa fin ; le jour du retour en France approchait à grands pas. Elle aurait voulu que Jawad eût consulté avant la fin des vacances. Aussi, décida-t-elle de sortir de son silence. Pour obtenir enfin gain de cause, elle recourut à un argument qu’elle savait imparable.
« Pour le long chemin qu’il te reste à faire sur terre, pour le restant de tes jours, ma malédiction ou ma bénédiction : tu choisis ! », lança Saadiya à son fils sans même daigner regarder dans sa direction. 
Dès lors que se passa-t-il dans la tête de Jawad ? Il comprit certainement que sa mère ne céderait pas ; pas cette fois-ci. Disons-le aussi : il prit peur. Comment pourrait-il se passer de la bénédiction de sa mère ? Elle lui était nécessaire, utile et il la sollicitait dans les moments difficiles. Au début de l’été, n’avait-il pas décroché son baccalauréat au grand étonnement de ses enseignants qui le donnaient perdant ? « Doit faire ses preuves » avait estimé le conseil de classe. Jawad travailla dur et les prières de sa mère firent le reste. Que dire de son permis de conduire obtenu juste avant de partir en vacances ? Il était convaincu qu’il aurait dû échouer au test de conduite et seules la bénédiction de sa mère et, par la même, celle du Seigneur, avaient pu infléchir l’examinateur, particulièrement indulgent à son égard. Il considérait que les prières de sa mère lui octroyaient une protection qui lui permettait de faire face sans trop d’angoisses aux vicissitudes de la vie.
Jawad finit par accepter d’accompagner Saadiya chez un guérisseur mais non sans avoir posé une condition préalable. Il lui fit jurer qu’il s’agissait de la dernière consultation. Il lui tendit un exemplaire du Coran et lui demanda : « Jure-le sur le Livre Saint que c’est la dernière fois que tu exiges que je t’accompagne chez un fqih ou un charlatan de ce genre.
_ Je n’exige rien. Je te le demande. Je suis juste une mère qui demande à son fils de lui obéir. C’est tout. 
_ C’est pareil, L’ha’ja. Alors tu le jures ? !
La main sur l’exemplaire des Paroles divines, Saadiya ferma les yeux et chuchota :
_ Je le jure sur le Coran, mon fils. »
Saadiya avait remporté une victoire, mais pour qu’elle fût pleine et complète, la visite chez le fqih devait être efficace. Dès lors, tout son esprit se focalisa sur ce guérisseur qui, selon la rumeur accomplissait des miracles à la chaîne. Pour Saadiya, il ne faisait pas de doute. Ce fqih allait non seulement guérir son fils mais aussi lui garantir une protection sûre contre le mauvais œil.

***

Depuis qu’il était à la retraite, L’ha’j, Hamou Santili selon l’état civil, avait changé. Quelque chose en lui avait évolué. Il voyait de moins en moins de personnes étrangères à la famille ; et avec les siens, il se montrait guère affable. Son peu d’engouement pour les discussions faisait fuir ses amis un à un, même les plus fidèles.
Hamou ne leur en voulait pas. S’en était-il seulement rendu compte ? Il appréciait désormais se retrouver seul. Lui qui auparavant ne fréquentait ni les salons de thé ni les brasseries, prenait, depuis qu’il était devenu un oisif, le temps de s’asseoir à une terrasse de café. Autrefois, à la sortie de l’usine, ses camarades lui proposaient souvent de se joindre à eux ; il refusait poliment. Une ou deux fois seulement s’était-il laissé aller en acceptant de les accompagner. Chaque fois, ce fut un évènement. 
Hamou estimait qu’il n’avait pas le temps ni le droit de s’amuser. Jusqu’à sa retraite, il n’avait eu que deux objectifs au quotidien auxquels il consacra toute son énergie et le détournèrent de tout autre centre d’intérêt. Il partageait son temps entre le travail et la maison, à s’occuper de sa famille et plus particulièrement de l’éducation de ses trois enfants, Zineb, Mustapha et Jawad, le petit dernier. Toute sa vie, il s’était appliqué  à satisfaire ses employeurs, seul moyen certain afin que sa famille ne manquât de rien. 
En émigrant vers la France, dans les années soixante, à l’âge de vingt-deux ans, Hamou s’était "fondu dans le moule". Comme les Français, il avait appris à tout faire en vitesse. Pendant toute sa vie, ses patrons lui avaient ordonné de travailler vite, de plus en plus vite. 
« Oui, M’sieu ! T’it’ s’suite ! », s’exclamait-il chaque fois en guise de réponse, avant de joindre le geste à la parole et augmenter la cadence.
Vite, tout faire vite. Trop vite ? Manger rapidement. Un encas avalé "vite fait", souvent debout, car s’asseoir entraînerait du retard. Marcher vite, sans prendre le temps de s’attarder sur quoi que ce soit, sans regarder autour de soi. Parfois même, courir pour réussir à prendre le train, le bus, le car, le tramway, le métro ou l’avion. Gare à celui qui arrive en retard, car plus personne n’attend les retardataires et plus personne n’accepte de devoir patienter. Petit, Hamou attendait des heures l’autocar qu’il prenait en compagnie de ses parents pour rendre visite à ses oncles et tantes installés à Tanger. À sa manière, Hamou s’était adapté au mode de vie français.
Après une vie de labeur, passée dans les usines à enchaîner les trois-huit et les temps de repos entièrement et exclusivement consacrés à l’éducation de ses enfants, Hamou aspirait désormais à la tranquillité. « À se la couler douce ! » comme dirait Jawad. Ne l’avait-il pas mérité ? N’avait-il pas réussi à faire de ses trois enfants des citoyens honnêtes et respectueux des autres ? 
 C’est avec beaucoup de soulagement que Hamou apprit que les deux belligérants avaient cessé les hostilités et renoué le dialogue. La parole reprenait son droit à la maison. Saadiya demanda à Hamou de les conduire chez le fqih. Il les déposa le lendemain en fin d’après-midi devant l’immeuble du guérisseur situé à L’hja’jma, un quartier populaire de Casablanca. Sa mission accomplie, Hamou alla s’installer à une terrasse de café à proximité. 
Hamou s’assit à une table à l’écart des autres clients et commanda un ness-ness[2]. Une fois servi et après avoir avalé une gorgée de son café, il sortit un paquet de cigarettes de la poche intérieur de son veston. Il hocha lentement la tête de droite à gauche, d’un air désespéré et avant d’allumer la cigarette qu’il tenait entre les doigts, il murmura :
« Se cacher pour fumer ! C’est triste à mon âge ! Mais bon, savourons cette première bouffée. »
Hamou savait que si son épouse découvrait qu’il s’était remis à fumer, elle eût fait un ta’r, un scandale mémorable qui ferait de lui la risée de tout le quartier. Qui sait, peut-être même de toute la ville ? !
Hamou s’en moquait ; il était déjà ailleurs. Quelques gorgées et deux, trois bouffées l’avaient plongé dans ses pensées. Assis à la terrasse du café, attendant le retour de Saadiya et Jawad pour les ramener à la maison, il remontait le fil du temps, celui de sa vie. Au crépuscule de son existence, le regard qu’il portait sur celle-ci était teinté de regrets. Dans sa rêverie, il se surprit à questionner celui qu’il appelait en son for intérieur : « le Maître de l’univers et de l’arbitraire ». Étonnante position intellectuelle de la part d’un musulman croyant et pratiquant qui, de surcroît, avait effectué le fameux pèlerinage à La Mecque. Il faut dire que son épouse avait tellement insisté ; fatigué et usé par un harcèlement continu, comme toujours, il avait fini par céder.
« Hamou, tu dois m’accompagner à la Maison d’Allah ! Que diront les gens ? Tu laisses ton épouse faire le voyage et effectuer seule le pèlerinage ! C’est le devoir de tout musulman qui dispose de moyens suffisants que de se rendre, au moins une fois dans sa vie, à La Mecque. Je ne suis pas veuve et je ne suis pas marié avec un kafer, un mécréant. »
Depuis ce premier pèlerinage, Hamou et Saadiya étaient retournés à trois reprises sur les terres du Prophète Mohammed. Hamou aurait préféré visiter d’autres contrées. Mais son épouse ne voulait entendre parler que de pèlerinage à La Mecque, un voyage religieux qu’elle eût souhaité réaliser chaque année. Hamou, lui, rêvait de visiter Damas, la vallée d’Alep, la Jordanie, l’Egypte. Réussira-t-il un jour à convaincre son épouse ?

[2] Un crème à quantité égale de café et de lait d’où l’appellation ness- ness, littéralement moitié-moitié.

***

Hamou déposa Saadiya et Jawad devant un vieil immeuble. Le fqih recevait ses « patients- clients » dans un appartement situé au premier étage. Aujourd’hui encore, Jawad se souvient de l’escalier étroit et sombre qu’il avait fallu monter. Sa mère eut du mal à gravir les marches et à se mouvoir dans l’étroit couloir qui, comme le reste de l’immeuble, était plongé dans le noir. Les résidents avaient depuis bien longtemps cessé de remplacer les ampoules défectueuses. Dès qu’elles étaient changées, elles disparaissaient. À L’hja’jma, tout se volait, jusqu’aux poubelles que les services de nettoiement déposaient devant l’entrée des immeubles. Les éboueurs se retrouvaient fréquemment devant des ordures amoncelées sur les trottoirs, les poubelles disparues depuis bien longtemps. Elles étaient revendues à la campagne, aux paysans qui les utilisaient pour stocker le blé. 
Une vieille dame de forte corpulence, portant un haïk blanc, était assise devant la porte de l’appartement du fqih. Lorsqu’elle vit Saadiya et Jawad, elle se leva, ouvrit la porte et, sans un mot, leur fit signe d’entrer. Dès qu’ils franchirent le seuil, la vieille dame, restée sur le palier, referma la porte derrière eux. L’inquiétude se lisait sur le visage, encore juvénile à l’époque, de Jawad. L’enfance et l’adolescence n’étaient pas bien loin. Les histoires d’esprits malins étaient encore encrées dans sa mémoire, leurs souvenirs vivaces et la peur des j’noune[3] encore tenace. 
L’intérieur de l’appartement du fqih, constitué d’une pièce unique, était sombre. Seules quatre bougies rouges, disposées aux quatre coins de la pièce, éclairaient faiblement le lieu. Le sol était recouvert d’un grand tapis usé sur lequel étaient étalées des peaux de mouton, provenant probablement de bêtes égorgées en offrandes au fqih ou à son illustre aïeul, le saint Moulay Abdesslam.                                                    
Le fqih était assis au milieu de la pièce. Pieds nus, dans la position du tailleur, les mains sur les genoux, il faisait face à Jawad et à sa mère. Anticipant une éventuelle question, Il prit la parole. Tout en fixant Jawad des yeux, il s’adressa à Saadiya :
« Ce garçon est tourmenté, n’est-ce pas ?
_ Oui, Si’ l’fqih ! Oui, Monsieur le fqih ! , répondit Saadiya en se raclant la gorge. Elle n’avait pas peur mais était néanmoins impressionnée par le cérémonial. Étrangement, depuis que le guérisseur le fixait des yeux, la peur avait quitté Jawad. Il éclata de rire quand le fqih, dans un mouvement rapide, se mit debout et s’écria :
_ Je les vois ! T’sslim ahad n’asse! Ô ! gens de l’au-delà, d’ici et de là-bas, nous voulons la paix et non la guerre ! »
Après un bref instant de silence, le fqih entama un long monologue dans lequel les noms d’Iblis, Azraël, Hãrut et Mãrut retentirent à plusieurs reprises. Chaque fois qu’il prononçait leurs noms, le fqih se prosternait.
Jawad n’arrivait pas à s’arrêter de rire en voyant le fqih gesticuler devant lui. En écoutant les délires de cet homme qui prétendait le guérir en lui faisant boire un breuvage composé de lait de chèvre et de chair de vipère, Jawad comprit qu’il avait affaire à un illuminé. Son rire devint nerveux. N’en pouvant plus, il préféra fuir cette mascarade. Il dévala les escaliers à toute vitesse, n’interrompant sa course qu’une fois sorti de l’immeuble. Il mit du temps à reprendre son souffle. 
« Soit ce mec est barge, soit c’est l’associé du diable ! Dans les deux cas, il vaut mieux ne pas se retrouver à sa table. », finit-il par lâcher une fois son pouls revenu à un rythme normal. 
Jawad rejoignit son père au café. Hamou en était à sa troisième ou quatrième cigarette. Toujours plongé dans ses pensées, il ne vit pas arriver son fils. Jawad s’assit à sa table sans qu’il ne s’en rendît compte. Hamou était en voyage ; il était au pied des pyramides ; le voici avec Saadiya, à bord d’une felouque, descendant le Nil et profitant du paysage. 
« Tu as repris la cigarette depuis quand ?
_ Ai-je réellement arrêté un jour ?
_ L’ha’ja ne le sait pas ; j’imagine ? !
Toujours dans ses pensées, Hamou ne répondit pas à cette question. En était-elle une ? Son esprit voguait toujours au loin. Il sortit de son silence en poussant un long soupir. Il regarda son fils et lui demanda :
_ Crois-tu que ta maman aimerait aller en Égypte ?
_ S’il est un pays au monde que L’ha’ja aimerait visiter, c’est bien l’Égypte. Elle adore les feuilletons égyptiens qui passent à la télé.
Le visage de Hamou s’illumina ; ses yeux brillaient désormais. Jawad ne comprit pas immédiatement pourquoi son père se mit à remercier Farouk Fichawi, Adil Imam, Mirvate Amine, Touhya Carioca, Zouzou Nabil, et  tant d’autres vedettes égyptiennes du cinéma et du petit écran, décédées ou encore en vie. Cette intrusion massive et quotidienne du cinéma égyptien dans les foyers arabes faisait un heureux : Hamou Santili. Puisque son épouse aimait les films, les chansons et les pièces de théâtre venus d’Égypte, il allait l’emmener sur place voir une pièce de théâtre. Ils allaient enfin partir en vacances à la découverte d’autres pays.
_ Au fait, où est ta mère ?
_ Je l’ai laissée chez le fqih. Je ne suis pas resté longtemps. C’est un fou, je te jure !
_ C’est un fou, tu dis. Et toi qu’est-ce que tu trouves à faire ; c’est de partir et de laisser ta mère avec un fou ? C’est toi le fou !
_ T’énerve pas L’ha’j. L’ha’ja gère mieux que toi et moi ce genre de situation.
_ Ça, c’est ce que tu crois ! Et arrête de m’appeler L’ha’j. Je te l’ai déjà dit mille fois. Allez, debout. Allons chercher ta mère avant qu’il ne lui arrive un malheur. À force d’aller consulter des illuminés, elle finira par tomber, un jour, sur un malade mentale qui voudra lui faire du mal.
En quittant le café, Hamou et Jawad aperçurent Saadiya qui sortait de l’immeuble du guérisseur, visiblement satisfaite de la consultation. Ils avancèrent vers elle. Dès qu’elle vit son fils, Saadiya, fâchée, le rabroua :
_ Tu exagères Jawad ! Tu n’es même pas resté cinq minutes.
_ C’est ton fqih qui exagère, lui répondit celui-ci.
Jawad donna discrètement un coup de coude à son père et tout en prenant sa mère dans ses bras, lui glissa dans l’oreille :
_ Tu sais L’ha’ja, les fq’ha les plus réputés et les plus compétents se trouvent en Égypte. »

[3] Pluriel de j’ne  - djinn d’après l’orthographe française –, selon le Coran, êtres créés par Dieu, formés de feu, invisibles des hommes, souvent au service d’Iblis, Al Shaytan, Satan.