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#GiletsJaunes : Pourquoi les habitants des quartiers prioritaires ne se mobilisent pas ?

Paris La Défense vue sur la cité Picasso (Nanterre)

La France compte 1296 quartiers prioritaires, un euphémisme hypocrite pour éviter de dire « quartiers pauvres ». L’Observatoire national de la politique de la ville, ONPV, le reconnaît lorsqu’il révèle que « le taux de pauvreté dans les quartiers prioritaires, 42%, est 3 fois plus élevé que celui de l’ensemble du territoire national ». [Sauf mention contraire, les chiffres cités dans cet article sont issus du rapport 2017 de l’ONPV publié le 26 juillet 2018. L’ONPV est une structure de l’État créée par la loi de programmation pour la ville et la cohésion urbaine du 21 février 2014. Il est présidé par un préfet honoraire et le secrétariat est assuré par le Commissariat général à l’égalité des territoires, CGET, un service de l'Éat placé sous l'autorité du ministre de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales.] 

Les habitants des quartiers prioritaires, dont :

  • 74% déclarent s’imposer régulièrement des restrictions budgétaires,
  • Plus de deux adultes sur cinq en âge de travailler sont à l’écart du marché de l’emploi,
  • 37.1% vivent uniquement du Revenu de solidarité active (RSA), soit 550.93€, au 1er janvier 2019, pour une personne seule,

devraient être nombreux à se mobiliser au sein du mouvement des Gilets jaunes.
Pourtant, ils sont pour la plupart peu ou prou absents de la contestation sociale qui rythme les samedis du pays depuis plus de deux mois. Bien sûr, des habitants des quartiers sont présents au sein des Gilets jaunes, notamment à Paris et en Île de France. Toutefois, cette participation demeure bien mineure, voire marginale et relativement circonscrite aux quartiers populaires franciliens fortement – et tant mieux – politisés.

Sachant, comme le relève l’Institut national d’études démographiques (INED) que « les immigrés et les descendants d’immigrés représentent plus de la moitié de la population des quartiers » et, constant que les leaders opérationnels et les figures médiatiques des Gilets jaunes ne correspondent pas à l’archétype, par trop convenu, de « l’immigré et du descendant d’immigrés » (pour être plus direct : les Arabes et les Noirs), il faut admettre que les habitants des quartiers prioritaires sont, jusqu’à présent, absents du mouvement de contestation sociale et politique en cours en France. [Cris Beauchemin, Christelle Hamel et Patrick Simon (sous la dir.), Trajectoires et origines, enquête sur la diversité des populations en France,Éditions INED, Paris, 2016.]
 
Jusqu’à présent et encore une fois

Depuis fort longtemps, de nombreux « immigrés et descendants d’immigrés », plus particulièrement ceux habitants, ou ayant habité, dans des quartiers populaires, se sont dépolitisés ; ne se sentent plus concernés par la politique nationale. Si nous souhaitons qu’un jour les habitants des quartiers s’intéressent de nouveau au fait national et s’y impliquent en masse, nous devons comprendre, afin de pouvoir y répondre, comment en sommes-nous arrivés.
Beaucoup pensent qu’il y a un avant et un après les attentats du 11 septembre 2001. Pour ma part, je considère que ces actes nihilistes ont révélé l’obscur de l’Orient et de l’Occident et, que si les blessures et les déchirures existaient déjà, elles se sont aggravées. Devenues purulentes, elles voient désormais la gangrène leur pendre au nez. 
Des mots se sont répandus dans les vocabulaires de tous : islamiste, salafiste, jihadiste, burqa, stigmatisation, islamophobie. En réponse à la violence sanguinaire du terrorisme islamistes d’illuminés rêvant, à nos dépens, de instituer des califats d’Allah sur Terre, les responsables politiques occidentaux ont adoptés des lois, des règlements et des attitudes qui suggèrent que les individus de confession musulmane, réelle ou supposée, sont de citoyens à part, à leur insu tenus à l’écart. 

En France, les lois de 2004 sur « le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics » et de 2010 « interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public » en sont des illustrations. Fin 2015, la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré et le tir d’une grenade sur une mosquée par les forces de l’ordre, les émeutes dans les quartiers qui s’ensuivent, la violence de la répression policière, l’état d’urgence décrété ; cependant que le reste de la France se mure dans un silence assourdissant, finissent de consommer la rupture.

Depuis les malentendus se multiplient et refluent les erreurs tues et les fautes non-reconnues. Voilà que nous sommes inexorablement rattrapées par ce passé commun. En effet, en 2019, afin de pouvoir avancer ensemble vers ce commun et consolider pour les décennies à venir le Contrat social républicain qui nous lie, nous devons continuer de parler du colonialisme. Certains estiment qu’il est grand temps de passer à un autre sujet tandis que quelques-uns n’hésitent pas à condamner toutes critiques de l’idéologie colonialiste et veulent en finir avec ce qu’ils qualifient de « repentance coloniale ». À ceux-ci, je rappelle Sétif, la répression contre les mouvements indépendantistes, la torture, la gégène, l’indigène rabaissé là-bas, chez lui ; et en métropole, les ratonnades, l’état d’urgence, métro Charonne, les violences policières déjà. Les bidonvilles, mais aussi la contribution à la reconstruction du pays, la marche pour la dignité et ses désillusions, l’échec de quarante ans de la politique de la ville, etc. Au vrai, de tous ces sujets, et bien d’autres encore, nous devons encore et encore en parler. Une catharsis démocratique.
En effet, c’est en évoquant ce passé commun que nous couperons l’herbe sous le pied de tous ceux, bien nombreux, qui avec leurs propos haineux, distillent des messages glorifiant le rejet de l’altérité et encourageant le repli communautaire.


Toutefois, l’extrême-droite et les salafistes ne sont pas les seuls à user de ce paradigme identitaire. Les tenants d’un islam politique et les indigénistes (autre néologisme dont l’usage s’est répandu ces dernières années) tiennent également des discours identitaires et excluant qui remettent en cause le vivre-ensemble – terme tant usité qu’il en est galvaudé, mais pourtant si nécessaire par les temps de catastrophes que nous vivons. Ils estiment, à la suite du Parti des indigènes de la République que l’État français s’appuie sur « un système politique, idéologique et social basé sur les inégalités sociales au sein de l’Hexagone, à l’encontre de l’immigration coloniale et de ses enfants et plus spécifiquement des Noirs, des Arabes et des musulmans ». Ils accusent la France de racisme d’État.

Singulièrement, le mouvement des Gilets jaunes met en exergue les erreurs intellectuelles et les rancœurs mémorielles des identitaires et des indigénistes.

En effet, grâce à la contestation sociale des Gilets jaunes, toute la France a découvert des réalités jusqu’à lors vécues uniquement dans les quartiers populaires, et donc irrémédiablement relativisées, minimisées, voire niées. Les citoyens français se sont aperçus – certains dans leur chair – que les violences policières ne sont pas des légendes urbaines et, par trop souvent, les méthodes des forces de l’ordre, en particulier celles des Brigades  anti-criminalité (BAC) sont condamnables.

Avec le simulacre de participation et d’échanges avec les citoyens, le Grand débat national a diffusé au sein de l’ensemble de la population française ce sentiment de frustration vécu depuis des décennies par des habitants des quartiers prioritaires. Cela fait plus de quarante ans que les habitants de ces quartiers, qu’ils soient appelés ZUP, ZAC, ZUS, QPV, réclament – en vain – que leurs voix soient entendues et effectivement prises en compte. [Successivement Zone à urbaniser par priorité, Zone d’aménagement concerté, Zone urbaine sensible, Quartier proritaire de la politique de la ville, toutes des appelations données aux quartiers populaires.] 

Seulement, l’État a toujours eu une vision « singulièrement restrictive : occultation des conditions de vie matérielles au profit du « dialogue » et de la « communication » ; psychologisation et donc dépolitisation des problèmes sociaux, alimentés par une représentation du quartier comme espace neutre et pacificateur ; valorisation de la bonne volonté individuelle ainsi que des solutions modestes et ponctuelles, dévalorisation concomitante de la conflictualité et des revendications trop « politiques » [Sylvie Tissot, « L’invention des « quartiers sensibles », Le Monde diplomatique, Paris, octobre 2007.] 

Dernier avatar de cette démocratie participative dévoyée : les conseils citoyens institués par la loi de programmation pour la ville et la cohésion urbaine du 21 février 2014. La Commission nationale du débat public (CNDP) les considère comme un « simple cadre à l’intérieur duquel canaliser la parole citoyenne (si possible une parole docile) ». [Rapport sur la démocratie participative dans les quartiers prioritaire, rendu public le 28 janvier 2019.]
 
La République n’est pas coupable de racisme d’État. Au vrai, les habitants des quartiers, parce que pauvres et précaires, subissent la violence sociale et un mépris de classe. Ils ont toujours eu toute leur place au sein des contestations sociales en France. Répondront-ils en masse à l’appel à la grève générale du 5 février ? Au-delà de cette date, seront-ils de la mobilisation du printemps 2019 ? J’espère.

© Youssef Jebri, janvier 2019.

Cette colère qui devient révolte

« À ce jour, nous sommes rien. Mais, au vrai, nous sommes tout ».
Abbé Sieyès (1748-1836)


Pourquoi des hommes et des femmes, plus ou moins jeunes, plus ou moins vieux, de toutes conditions sociales, de diverses confessions, descendent massivement dans la rue et avec l’adhésion de la majorité de l’opinion publique ?
C’est que la colère gronde dans les cœurs depuis longtemps, trop longtemps.
Depuis la chute du mur de Berlin en 1989 et la dislocation du bloc communiste, des hommes et des femmes prétendent qu’il n’existe qu’un seul modèle de société, celui fondé sur le libéralisme économique. Consommez, faites du business, mais surtout pas de politique. Et si jamais, vous faites la bêtise de vous y intéresser, nous saurons vous faire rentrer dans les rangs.
Je ne reconnais plus cette France qui m’a tant fait rêvé durant mon enfance et nourri mes utopies de l’adolescence. Marianne tenant le drapeau de la liberté n’est plus qu’un simple tableau, une image d’Épinal presque. Car depuis fort longtemps, la France nous livre au quotidien, une toute autre réalité.
Au pays de l’abbé Pierre et sœurs Theresa et Emmanuelle, on ne compte plus les sans-abris, les sans domicile fixe, les sans-logis et les sans-emploi, preuve de l’avancée de la précarité. Un chômeur n’est plus qu’une statistique économique, au mieux un enjeu électoral.
Tant pis, si plus d’un million de Français vit en dessous du seuil de pauvreté ! Un Français sur sept ne dispose que d’un euro, et parfois moins, par jour, soit trois cents euros par mois, pour vivre.
Non ! Pour tenter de survivre !

Dans le monde du travail, les stratégies économiques des entreprises passent par une recherche permanente de davantage de flexibilité de l’emploi ; par une quête constante de la réduction des coûts, de la rentabilité et des gains de productivité. La recherche de la compétence et de la qualité du service fourni ou du bien produit est, depuis bien longtemps, reléguée au second plan.
Convaincu que son intérêt et celui de sa société ne peuvent qu’être opposés à ceux de ses employés, le patron est plein de soupçons envers ses salariés qu’il maintient sous pression, non loin de la compression. Les conditions de travail se détériorent. Le stress, les dépressions et les harcèlements en tout genre subis par des employés ne font pas que la une des journaux et des magazines. Il s’agit d’une réalité française, de plus en plus douloureuse. Des salariés se suicident à cause de leur travail.
Au pays des cinq semaines de congés payés, des trente-cinq heures et des RTT, la protection sociale est désormais menacée, le droit du travail attaqué, critiqué et, plus que jamais, présenté comme le principal obstacle à l’amélioration de la compétitivité de la productivité.

Le pays de Jaurès, Zola, De Gaulle et Mendés France est devenu celui des logements et des emplois fictifs, des abus de biens sociaux et des trafics d’influence. En France, des hommes politiques de tous bords trompent dans des scandales financiers. Ai-je besoin de vous faire une liste. De toutes les façons, elle ne pourra être qu’incomplète.
Des ministres occupent des habitations à loyer modéré tandis que des employés mal-payés, en situation de précarité, peinent à trouver un logement. Certains sont même contraints de dormir dehors.
Au pays des droits de l’Homme, des individus usent de leur immunité pour éviter de rendre des comptes à la justice. Pendant ce temps, des journalistes sont licenciés pour avoir écrit des articles sur le chef de l’État ou des hommes influents.
Pour le pouvoir en place tous les moyens sont bons : loi travail rétrograde, suppression de l’impôt sur les fortunes, état d’urgence dilué dans le droit commun, réfugiés traités comme des moins que rien, pire que des chiens, des individus humiliés, une police qui surveille et non qui veille sur les citoyens, des manifestants pacifistes matraqués, etc.


Je ne peux m’empêcher de crier : « Liberté, Égalité, Fraternité, où êtes vous allées ? S’il vous plait revenez ! Vous avez laissé derrière vous des millions de citoyens orphelins. Sans vous, je l’avoue, la France est en danger. »

© Youssef Jebri.

Femmes d'ici et d'ailleurs


Très tôt dans mon existence, j’ai compris la chance que j’ai eue à la naissance de venir au monde avec un pénis et non un vagin. En effet, dès l’enfance, j’ai pris conscience qu’en dépit de mon âge, mon statut de mâle en devenir me conférait des droits auxquels aucune femme ne pouvait prétendre. Bien avant l’adolescence, ce statut m’exemptait déjà de certains devoirs et obligations – les plus contraignants et fastidieux – qui incombent exclusivement aux femmes et aux filles, quel que soit leur âge.
Né au Maroc, au début des années 1970, j’ai évolué dans une de ces sociétés où les hommes – adultes, adolescents et enfants – ne dressent pas la table et ne la débarrassent pas après le repas. Il s’agit là de tâches dévolues aux femmes qui, dès leurs premiers pas dans la vie, encore petites filles, sont éduquées et formées à nettoyer et laver, à servir et obéir aux hommes ; hier le père, le frère, l’oncle et le cousin, demain le mari, sans oublier Allah et tous ses prophètes, Muhammad en tête, tous des hommes.
Dans mon pays de naissance, toutes les filles sont élevées pour être des épouses capables de s’occuper à la perfection et avec dévotion de leur futur mari et d’assurer avec application l’éducation de leurs enfants pour en faire de bons musulmans. Elles sont ainsi programmées pour devenir des expertes en cuisine et en tâches ménagères, conditionnées à baisser la tête et à courber l’échine.
Nul ne peut contester ou nier qu’au cours de ces trente dernières années, la condition des femmes marocaines s’est nettement améliorée. En nombre, elles ont investi le monde du travail et celui de la politique. « L’émancipation est en marche ! » disent les optimistes, ravis de voir que les femmes ne sont plus cantonnées à jouer toutes leur vie le rôle de la fée du logis. Malheureusement, ils oublient que, certes désormais encadrée, la polygamie est toujours autorisée et que la loi permet au mari de battre son épouse pour « la remettre sur le droit chemin ». Bien que les femmes soient actives au sein de la société civile marocaine, aucune d’entre elles ne dirige de parti politique. Le monarque, qui désigne le premier ministre, n’a toujours pas nommé de femme à la tête du gouvernement. Il n’est pas inutile non plus de rappeler, ici, que selon la constitution, aucune femme ne peut hériter du trône et, la reine – désormais l’unique épouse du roi – n’a aucune existence officielle ni rôle protocolaire défini par la loi.
Aux Etats-Unis qui juge la compétence de Hillary Clinton ? D’aucuns ne voient en elle que l’épouse de l’ex-président américain.
En France, et plus largement en Europe, les femmes jouissent-elles des mêmes droits et disposent-elles des mêmes chances dans la vie que les hommes ? En théorie, oui ; car disons-le sans détour, les femmes sont toujours, dans les années 2010, victimes de préjugés, de clichés et de discriminations.
En dépit des lois sur la parité, les hémicycles des différentes assemblées européennes, nationales ou supranationales, demeurent – à en désespérer – composer majoritairement d’hommes. En Espagne et dans d’autres monarchies européennes, la couronne se transmet également selon la règle de primogéniture masculine. Quand une femme dirigera-t-elle le gouvernement italien ou espagnol ? Angela Merkel semble bien seule. En France, jamais une femme n’a été élue présidente de la république. Pis, en plus de cinquante années d’existence, la cinquième république n’a connu qu’une seule femme premier ministre, Édith Cresson dans les années quatre-vingt. C’était au siècle dernier, souvenir déjà lointain.
De nombreuses études réalisées en Europe démontrent et confirment que bien qu’elles occupent les mêmes postes, effectuent les mêmes tâches et assument les mêmes responsabilités, les femmes sont toujours moins bien rémunérées que leurs collègues masculins. Ces études révèlent également qu’au moment de l’embauche, à compétences égales, par trop souvent, l’homme est choisi et la femme est écartée.
Ici, en Europe, il n’est pas rare d’entendre dire que les femmes qui aspirent à réussir une brillante carrière professionnelle devraient se garder d’avoir des enfants ou, tout au moins, bien choisir le moment. Comme chacun sait, l’éducation des enfants nécessite beaucoup de temps. Certaines femmes se voient même conseiller de demeurer célibataires, cela ne peut-être que bénéfique pour leur carrière !
En France, comme partout ailleurs, les préjugés sont tenaces et demeurent sournoisement ancrés dans les mentalités. Une femme ne peut pas mener de front une vie de famille épanouie et une vie professionnelle bien remplie est une idée encore répandue dans la société française. Partant, beaucoup de femmes abandonnent tout espoir d’évolution professionnelle dès lors qu’elles décident d’avoir des enfants. À leur retour de congé-maternité, elles constatent, non sans regrets, que les regards de leurs responsables et de leurs collègues ont changé. La plupart, sans le savoir, sont désormais cataloguées comme des employées sur qui la hiérarchie ne peut plus compter. Hier éléments moteurs car elles étaient toujours volontaires, les voici aujourd’hui mises au placard, au mieux ignorées car, selon la rumeur, elles sont toujours pressées de quitter les réunions pour aller chercher leurs enfants à l’école et sont souvent absentes parce que leurs petits sont malades. En France, où les employeurs et les autorités font la chasse aux arrêts-maladies de complaisance, ceux délivrés pour cause d’ « enfant malade » ne peuvent-être considérés autrement que comme des handicaps pour les entreprises, une perte certaine de productivité et une source de déficit des finances publiques.
En 2016, partout dans le monde, sur les cinq continents, des familles, afin de préserver la virginité de leurs filles, les enferment à double tours. Chaque jour, où que l’on soit, des femmes, que la vie tutoie, sont battues par des hommes, qui un mari ou un frère, qui un père ou un tuteur légal brutal.
Partout, une femme qui réussit dans la vie s’entend dire, à un moment ou à un autre : « C’est sûr ! Elle a couché pour réussir ! »
Ici et là-bas, où qu’elles soient, les femmes continuent d’être perçues, surtout et avant tout, comme des objets sexuels que les hommes désirent – ou pas – obtenir ; détenir pour en jouir. Un individu de sexe masculin qui attire les regards est un bel homme. S’il aime la fête et multiplie les conquêtes, c’est un Dom Juan, un libertin quelque peu coquin. « Voyons, il n’y a rien de bien méchant ; n’est-ce pas ? » Quand il s’agit d’une femme, aussi belle que rebelle, qui laisse libre cours à l’expression de ses passions : « C’est une salope ! » Hommes et femmes, pour une fois à l’unisson, nul ne s’embarrasse de précaution, tous la qualifient de « pétasse ». Les prêcheurs de belles morales ne manquent aucune occasion pour lancer leurs imprécations. Le verbe haut et les mots acerbes, ils jugent son mode de vie. À vrai dire, ils meurent d’envie et de jalousie. Les hommes aimeraient l’avoir dans leur lit toute une nuit et les femmes rêvent, secrètement, de jouir de sa liberté, ne serait-ce qu’une journée.
Là-bas, au nom de leur respectabilité, elles sont punies pour oser porter des tenues qui laissent voir des parties de leurs corps. Ici, parait-il, c’est au nom de leur dignité et leur liberté qu’elles sont verbalisées pour s’entêter à se couvrir de la tête aux pieds.
Partout, elles ne sont jamais vraiment libres de choisir ; partout, les hommes – et parfois d’autres femmes – décident pour elles.
© Youssef Jebri

Cette haine universelle

Etoile jaune symbole de l'antisémitisme

Au sujet de l’antisémitisme où qu’il s’exprime, j’ai commis ce texte en 2008, tiré de « L’Orient, l’Occident et moi ». 

«Je n’ai pas découvert l’antisémitisme en m’installant en France. Au Maroc, j’ai baigné dedans. Dans le Coran, parole sacrée et donc vérité absolue pour tout musulman, Al Yahoud, les Juifs étaient, à l’origine, le peuple élu. Seulement, Allah les a déchus parce qu’ils ont mécru, rejeté le Prophète Mohammed et refusé de le considéré comme le dernier Messager de Dieu.

Au Maroc, le mot Ihoudi, juif, est également utilisé comme une insulte à l’encontre de celui que l’on considère fourbe, vil. Cette insulte est tellement chargée de mépris que, ceux qui la prononcent, se doivent, par convenance et respect vis-à-vis de leur interlocuteur, de la faire suivre, aussitôt formulée, de l’expression « Hachak ! » « Excuse-moi d’être aussi vulgaire. »
Au Maroc, si l’ihoudi, ancien dhimmi(1), n’est plus assujetti à une taxe de protection ; s’il n’est plus astreint au port d’une ceinture qui le différencie des autres Marocains, il demeure néanmoins, pour une grande majorité, au mieux un faux-frère, rarement un ami, plus sûrement un ennemi dont il faut constamment se méfier.

(1) Le statut de dhimmi (de l’arabe dhimma, pacte, obligation contractuelle) s’applique à tous les chrétiens, zoroastriens et les Juifs vivant en terre d’islam. En contrepartie du paiement de la jizya, les Juifs étaient autorisés à demeurer en terre d’islam, d’y pratiquer leur culte et de disposer d’une autonomie juridique en matière de droit privé (gestion et organisation des lieux de culte, affaires matrimoniales, successions, transactions entre membres de la communauté, etc.)


Le conflit au Proche-Orient, n’arrange pas la situation. Le moindre évènement en Israël ou dans les territoires occupés rejaillit sur les relations entre la communauté juive et le reste de la population.
Chaque incursion de l’armée israélienne, dans la bande de Gaza renforce le ressentiment envers les Juifs. Les propos antisémites fusent en réponse à chaque assassinat ciblé organisé par Israël. Après chaque carnage de l’armée israélienne, et malheureusement ils sont nombreux, la presse écrite et audiovisuelle marocaine et celle des autres pays arabes rivalisent dans la surenchère antisémite. La haine de ceux qui rendent tous les Juifs responsables et solidaires de la politique d’Israël, se déchaînent. Les amalgames se propagent, les raccourcis se multiplient. Un juif devient un tueur de Palestiniens ; tous les Juifs sont des Israéliens. Et évidemment tous les Israéliens sont des sionistes.
Personne ne rappelle, en guise d’appel à la paix, que de nombreux Juifs condamnent, avec force, la politique d’Israël dans les territoires et militent pour la création d’un Ētat palestinien libre et indépendant.
Depuis l’apparition de l’islamisme armé au Maroc et la multiplication des attentats organisés par les djihadistes, la communauté juive marocaine vit dans la crainte. Car ces fanatiques ont fait des Juifs leur cible symbolique et systématique.
Malgré le conflit israélo-palestinien qui dure et en dépit de cette haine séculaire entre les Arabes et les Juifs, j’ai noué, lors de mon adolescence une amitié solide et sincère avec A., un Juif marocain.
Nous étions comme des frères. Son père me traitait comme un fils. Et moi j’étais fier de trouver là un père de substitution, le mien étant depuis longtemps absent.
Je l’écris non sans fierté : aucun membre de ma famille ne s’est jamais opposé à cette amitié. Chaque fin d’année scolaire, nos parents adressaient au proviseur du collège une demande conjointe afin que nous puissions nous retrouver dans la même classe l’année suivante.
Nous habitions dans le même quartier, à deux rues l’un de l’autre. Notre amitié était renforcée par la passion commune que nous vouions au sport en général, et au football en particulier.
Faute de terrain de sport dans notre quartier, nous jouions souvent au football au pied de l’immeuble où résidait A.. 

Situé dans une rue à sens unique, peu fréquentée et présentant une chaussée large et bien goudronnée, l’endroit était le lieu choisi par tous les garçons du quartier pour s’affronter dans d’interminables joutes balle aux pieds.
Nous organisions des tournois de massa, des deux contre deux, à deux touches de balle. Le caniveau faisait office de poteaux, large d’un pas ; le haut du trottoir indiquait la transversale qu’il ne fallait absolument pas toucher sinon le but était refusé. La première équipe qui marquait quatre buts remportait la rencontre. Le duo vainqueur restait sur le terrain tandis les joueurs vaincus cédaient leurs places à d’autres footballeurs en herbe résolus à en découdre. Les nouveaux entrants étaient toujours prêts à relever le défi et rêvaient d’enchaîner les victoires à leur tour, seul moyen certain d’être les héros du jour. Les samedis et les dimanches après-midi étaient réservés aux grandes rencontres, à onze contre onze.
La chaussée de la rue de Rocroi était devenue notre terrain de jeu exclusif, le théâtre de nos exploits, notre Maracana. Chacun s’attribuait le nom d’une grande vedette du football international. Les gloires locales de l’époque, en vogue dans nos tournois, s’appelaient Dolmy, Timoumi et Bouderbala. A ce jeu des surnoms, le Brésil arrivait largement en tête, avec les innombrables fans de Falcão, Zico, Rivelino et Clodoaldo.
Rien ne distinguait A. des autres joueurs. Techniquement, il était dans la moyenne, et ne figurait ainsi ni dans la catégorie de ceux que l’on s’arrachait ni de ceux que l’on évitait de choisir comme partenaire au moment de la composition des équipes. Est-ce pour cette raison qu’A. a bien vite cessé de se joindre aux autres garçons du quartier ? Ou était-ce à cause de cette question récurrente que ne manquait pas de lui poser tout joueur qui participait pour la première fois ?
Dans le feu de l’action, en plein milieu d’un une-deux, lorsque son coéquipier, dans son appel, joignant la parole au mouvement, l’appelait par son prénom, il y avait toujours un abruti qui finissait par lancer :
« _ Mais A., ce n’est pas un prénom arabe ! Tu parles arabe mais tu n’es pas un Marocain ! Tu es un ihoudi ! A. répondait toujours de la même manière, sur le même ton, simplement, presque pudiquement, sans agacement, en tout cas jamais avec énervement :
_ Oui, je suis Juif ! Oui, je suis Marocain ! »
A. savait pertinemment, qu’à de rares exceptions, la plupart des garçons du quartier n’aimait pas qu’il se joigne à eux. D’ailleurs, ils ne le fréquentaient pas.
J’ai encore en mémoire nos discussions concernant le génocide perpétré par les nazis, l’holocauste et la Shoah. Nous évoquions souvent le conflit israélo-palestinien et la situation au Proche-Orient. Nous disions, à l’époque déjà, d’une seule et même voix :
« _ Il n’existe qu’une seule voie pour faire cesser ce conflit qui perdure depuis des décennies. Il faut la paix entre les Arabes et les Juifs, la paix entre Israël et ses pays voisins, la fin des hostilités entre Israéliens et Palestiniens. Et pour arriver à tout cela : il faut que les Palestiniens disposent, eux aussi, de leur propre État. »
En revanche, nous ne parlions jamais de l’antisémitisme que lui en tant que Juif pouvait et devait affronter chaque jour. Il n’a jamais abordé le sujet. Je ne lui jamais révélé que les autres garçons du quartier me reprochaient d’être son ami. Ils me disaient souvent :
« _ Méfie-toi de ton copain l’houdi. Tu ne vois pas ce que ses semblables font à nos frères palestiniens ? Voyant que leurs arguments demeurés sans effet, certains, espérant me provoquer ou me blesser, n’hésitaient pas à me lancer :
_ Tu ne serais pas devenu toi aussi un ihoudi !? » En guise de réponse, ils n’obtenaient que mon silence et ma prise de distance. De ceux-là, je m’éloignais, seul moyen que j’avais trouvé pour les ignorer.
En France aussi, je vois l’antisémitisme agir. Je constate avec désolation que les saluts nazis et les croix gammées n’ont pas disparu.
Certains affirment qu’en France, l’antisémitisme est essentiellement le fait des populations issues de l’immigration, nord-africaine notamment. Ainsi, le mal serait venu de l’étranger et la société française ne serait nullement antisémite. Ceux là oublient que M. Jean-Marie Le Pen s’est retrouvé, grâce aux votes des Français, au second tour de l’élection présidentielle.
Comment peuvent-ils occulter que les citoyens français ont permis la présence au second tour d’un homme qui persiste, malgré sa condamnation par la justice, à considérer la Shoah comme un détail de l’Histoire ?
Avant d’arriver en France, je savais que pendant la Seconde guerre mondiale, tous les Français n’avaient pas fait de la résistance à l’occupation allemande. Depuis que je vis en France, j’ai appris que de trop nombreux Français ont collaboré avec les nazis, dénoncé des juifs et  ainsi contribué à leur déportation vers les camps d’extermination.
L’antisémitisme n’a pas de frontière et trouve ses porte-paroles aussi bien en terres chrétiennes qu’en pays d’islam. La persécution, les pogroms et l’holocauste en Europe, la vie de dhimmi dans les pays musulmans, voilà ce que les juifs ont subi en Occident et en Orient.
En 2008, en Orient et en Occident, ils continuent d’être perçus comme des comploteurs et des manipulateurs sans foi ni loi, avides de gains et assoiffés de pouvoir. Les Protocoles de Sion, un faux document fabriqué de toutes pièces par un faussaire à la demande du tsar de Russie, est toujours largement diffusé dans le monde arabe et sa théorie du complot juif visant à dominer le monde considéré comme une vérité. Des hommes politiques arabes prétendent que les Juifs sont les responsables des attentats du 11 septembre 2001, de la guerre du Golf, de l’invasion de l’Afghanistan et de l’Iraq. En Iran, Mahmoud Ahmadinejad qualifie l’État hébreu de parasite et n’hésite pas à révéler qu’il rêve de le voir rayer de la carte.
Encore une fois, l’Orient et l’Occident sont à égalité dans le rejet et la médiocrité. L’Europe a donné naissance au nazisme. Des intellectuels arabes actuels affirment, propos ignobles : « _ Hitler a raté son coup parce qu’il n’a pas fini le travail avec les Juifs ! » Preuve irréfutable que le nazisme n’est pas un fait de l’Allemand ou de l’Occidental mais bien de l’humain. L’allemand n’est pas la langue de l’antisémitisme ou du nazisme ; les deux disposent d’un langage universel, celui de la haine.»
 
© Éditions du Cygne, Paris, 2008, pp. 37-44.